Connaître l’environnement où l’on vit

Réalisateur pour Les Animaux amoureux, directeur de la photographie pour Le Peuple migrateur, ou encore chef opérateur de l’ensemble des films de Nicolas Vanier, Laurent Charbonnier est indéniablement un grand nom du cinéma animalier. Passionné par la nature, et émerveillé comme au premier jour par son spectacle infini, il revient pour nous sur ses débuts, et évoque cette Sologne dont il ne s’éloigne jamais bien longtemps. Rendez-vous pris depuis une ancienne ferme, au bout du chemin…

Reportage Asmaë Martin et Laurent Dubois

Courtoisie photo : Laurent Charbonnier

Laurent Charbonnier, vous nous accueillez chez vous, ici à Tour-en-Sologne, au cœur de ce territoire auquel vous êtes viscéralement attaché. Pourtant, bien qu’ayant vos origines familiales partagées entre Bracieux et Montrieux, c’est au nord du Loir-et-Cher que vous avait passé vos jeunes années.

Effectivement, du côté paternel nous sommes natifs de Montrieux-en-Sologne, et de Bracieux du côté maternel. Papa était inséminateur, et maman était institutrice à Moisy, à mi-chemin entre Morée et Binas. Ce qui est amusant, c’est qu’à l’époque, la Sologne, ce n’était que le week-end. D’ailleurs, pour l’anecdote, tous les dimanches, je bataillais avec mes parents quant à l’itinéraire de retour à suivre. Il s’agissait alors, soit de prendre la route de Blois, plus rapide, soit celle de Chambord, qui était pour moi la garantie de voir des animaux !

Nous en venons tout de suite à votre prédilection pour le monde animal.

C’est inévitable. Cette passion dévorante pour la nature en général, vit en moi depuis toujours. Elle a conditionné et continue de conditionner mon existence. Gamin, je me suis battu pour passer un CAP de photographe, avec déjà dans l’esprit la volonté de l’orienter vers des sujets animaliers. Il faut aussi se souvenir qu’à l’époque, il n’était question que de filière générale et de baccalauréat. Du reste, c’est la voie qu’ont suivi mon frère et ma sœur.

Dès l’adolescence, vous avez su exactement ce que vous vouliez ?

Oui, ça c’est une certitude. J’ai toujours voulu travailler très tôt et très vite. Dans mon école photo de Tours, sur une promotion de vingt-quatre élèves, j’étais le seul à être né en 1958. Le plus jeune donc. Dans le même état d’esprit, je suis parti faire mon service militaire dès mes dix-huit ans. Je me suis retrouvé fort logiquement photographe, dans une base aéronavale en Bretagne. Pendant un an, j’ai fait le grand écart entre les photos d’identité de mes jeunes camarades tout juste incorporés, tous les deux mois, et des prises de vue d’avion de chasse crashé en pleine mer !

En parallèle, ce choix professionnel a été difficile à accepter pour mes parents. Ainsi, en 1981, je garde en mémoire cette réflexion de mon père, quant à mon emploi de photographe : « Alors, quand est-ce que tu trouves du boulot ? »… Le sous-entendu était on ne peut plus explicite…

Vous aviez donc déjà défini l’univers qui vous servirait de cadre pour évoluer ?

Mon idée a d’emblée été de partir sur des photos de nature. J’étais déjà touché par le travail sur les oiseaux d’un André Fatras. Je peux même dire que je rêvais véritablement devant son travail. L’école m’a permis de travailler sur le cadre, la lumière. Je ferai ici une parenthèse sur le numérique qui offre plein de possibilités, notamment de mitrailler pour recadrer ensuite. Cependant, de mon point de vue, la vision n’est plus la même. J’adore l’image. Alors certes, je me suis un peu enfermé dans l’animalier, mais vous pourriez m’envoyer sans problème et sans crainte à Chartres pour faire un reportage sur la cathédrale !

En parlant de reportage, vous souvenez-vous de vos premières prises de vue ?

Fort heureusement, j’ai une bonne mémoire et pour moi, c’est comme si cela datait d’hier ! La première fois que j’ai fait des photos, c’était lors de la Pâques 1975, chez les propriétaires où avaient travaillé mes grands-parents. Il s’agissait de la famille Dubonnet, héritière de la célèbre marque de spiritueux. D’ailleurs, au mois de mai 2016, lors du baptême de l’école de Montrieux-en-Sologne, j’ai pu constater avec surprise que celle-ci était située place Émile Dubonnet. La boucle était en quelque sorte bouclée… Avoir pensé à moi pour donner mon nom à cette école, que mon père avait très certainement fréquenté, m’a honoré. Je croyais qu’il fallait être mort pour ce genre de postérité !

En 1976, je réalise mes premiers clichés de brames de cerfs, à La Marolle chez Monsieur Roussel. Puis, au printemps 1976, je bénéficie de mes entrées aux Nardilays à Vernou, alors propriété de Francis Fabre, PDG de la défunte compagnie aérienne U.T.A. Ce dernier avait eu l’occasion d’apprécier mes premières photos. Installé dans une ferme, j’ai ainsi eu carte blanche.

Peu de temps après, vous allez délaisser le boîtier pour passer à la caméra…

Je commence effectivement à filmer à partir de 1978. Puis, en 1980, je réalise avec Alain Perthuis, La Plaine aux busards. Marieke Aucante, notre auteure solognote, se charge d’écrire le commentaire. J’ai vingt-deux ans, et je parviens à vendre mon film à TF1, en l’occurrence à Marlyse de La Grange. Celle-ci produit alors l’émission à succès Les Animaux du Monde. Pour faire le lien avec mes études, si j’avais poursuivi vers un bac puis une école de cinéma, je n’aurais certainement jamais été en mesure de faire un film à cet âge-là !

L’importance de ma rencontre avec l’ornithologue Alain Perthuis est capitale. Les naturalistes recherchaient les nids de busards pour prévenir les propriétaires. Nous étions les premiers à tourner en France sur tous ces oiseaux, perdrix, alouettes, que l’on peut observer entre Orléans et Paris.

En 1982, j’installe ma caméra dans une grange de Dhuizon. Je filme la chouette effraie, pour ce qui donnera Les nuits de la dame blanche. Quatre-vingt-dix nuits de tournage pour vingt minutes de film !

On ne filme pas les animaux comme les humains ?

Filmer la nature, c’est très difficile. On ne peut pas diriger un éléphant ou un babouin ! Sauf s’ils sont apprivoisés ! Par expérience, très souvent, le résultat est différent de ce qui a été prévu. Je n’aime pas trop mettre en scène des animaux. Ce n’est pas mon truc. Pourtant, si on souhaite une scène avec des sangliers qui traversent une rivière, il va falloir compter une quinzaine de jours d’agrainage. Pour un martin-pêcheur, ce sera un aquarium, avec des alevins, judicieusement mis en place. Cela demande énormément de travail.

Je rêverai de faire le premier film animalier sur l’homme !

Vous êtes sans arrêt en déplacement ?

C’est inévitable. Le lundi, je peux le passer intégralement dans un de mes affûts. Puis, le mardi, je vais être à Paris chez tel ou tel producteur, pour finalement finir la semaine en Camargue. Je réalise actuellement quatre films pour commémorer le cinquantième anniversaire de la création des parcs naturels régionaux. En l’occurrence, il s’agit de ceux du Perche, de la Forêt d’Orient, des volcans d’Auvergne et de la Camargue. C’est relativement diversifié !

Quel regard portez-vous sur l’écologie ?

Dans les années quatre-vingt, personne ne parlait de nature, d’écologie. Le militantisme n’est pas mon truc. Je crois que la protection de la nature et de l’environnement passe par l’éducation. Par exemple, ne pas procéder à des coupes à blanc au mois de mai pour les passereaux. Je n’ai pas l’impression d’être écolo. Je préfère montrer la beauté de la nature !

Par contre, j’ai toujours été atterré du fait que les gens ne connaissent pas leur environnement immédiat. J’ai eu envie de transmettre cette connaissance, mais surtout dans notre région, au plus proche de nous. Si on me propose un reportage sur le chevreuil en Sologne ou sur le lion de Tanzanie, mon choix est vite vu. Prendre l’avion est pour moi une corvée. En revanche, je reconnais que nous avons cette chance incroyable d’aller dans des endroits parfois interdits à tout le monde. J’ai en mémoire les Galapagos dans le film Océans de Jacques Perrin. Partout, nous avons l’opportunité d’être dans les meilleurs endroits…

En repensant à votre question sur l’écologie, il me vient une association d’idées qui m’amène à Nicolas Hulot. Je devais le filmer en Camargue dans le cadre de sa première émission. Trois jours de travail sur place me paraissaient indispensables. Au final, la production ne m’en octroyait qu’un seul. J’ai alors décliné cette collaboration…

Êtes-vous chasseur ?

Non, je ne suis pas chasseur, mais je n’ai rien contre. De même, je ne pense pas que la chasse soit contre l’environnement. Elle a paradoxalement permis de sauver pas mal d’espèces, et d’améliorer certains de nos paysages. L’urbanisation en revanche est un réel problème. Au moins, la chasse maintien-t-elle des décors, des espèces. Elle est une vraie chance en Afrique où elle permet de sauvegarder des centaines de milliers d’hectares de territoires. D’ailleurs, je réalise depuis 1992 des films pour la fédération nationale des chasseurs et l’ONFCS, notamment pour les épreuves du permis. J’essaye de mieux faire connaitre la biologie des espèces au profit de la forêt.

La terre est aussi, et fort naturellement, votre crédo.

Je suis attaché à la terre. Alors oui, la Sologne se ferme de plus en plus. A la ferté-Saint-Cyr, en 1979, j’avais pu filmer la parade nuptiale des bécassines des marais. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. La forêt a énormément gagnée. Les zones ouvertes agricoles disparaissent petit à petit au profit de la chasse. La Sologne est un garde-manger fantastique. Le loup va finir par s’en rendre compte. Il n’est qu’à une journée depuis la Haute-Marne…

Et que dire du passage des zones naturelles aux zones goudronnées ! Cette évolution est catastrophique. Prenez l’exemple de toutes ces zones artisanales. Et entre Bracieux et Cour-Cheverny, ces enfilades de pavillons sans aucun charme le long de la route. En Bretagne, vous avez au moins un style architectural typique. Ici non… Apparemment, il existe une règlementation… C’est un vrai problème d’intégration.

En guise de conclusion, avez-vous un animal de prédilection ?

Sans conteste, le cerf. C’est l’animal mythique de nos contrées ! Mais également le circaète Jean-le-Blanc, rapace mangeur de serpents. Nous avons la chance d’avoir quelques couples en Sologne, qui viennent s’y nicher à chaque printemps.

Les photos publiées dans ce reportage sont la courtoisie de Laurent Charbonnier